Face à Starlink, l’Europe développe ses propres réseaux satellites

La dépendance de l’Europe vis-à-vis des réseaux satellitaires étrangers devient de plus en plus préoccupante, notamment dans un contexte géopolitique incertain. Alors que Starlink s’impose comme le leader mondial incontesté, le Vieux Continent cherche activement à construire ses propres alternatives. Tour d’horizon des solutions disponibles et des projets à venir.

Une souveraineté numérique en jeu

Avec plus de 8 000 satellites en orbite basse (LEO), Starlink occupe une position dominante sur le marché mondial de l’internet par satellite. Le réseau s’est rendu indispensable dans de nombreuses zones mal desservies, y compris en Ukraine où environ 50 000 terminaux sont actuellement déployés. Mais cette omniprésence d’un acteur commercial américain soulève une question fondamentale : l’Europe peut-elle se permettre de dépendre d’une infrastructure qu’elle ne contrôle pas ?

Cette interrogation est d’autant plus urgente que l’industrie spatiale européenne accuse un retard structurel. Le modèle traditionnel — de grands satellites géostationnaires coûteux — est aujourd’hui concurrencé par la production en masse de petits satellites en orbite basse. Les conséquences financières sont déjà visibles : la division spatiale d’Airbus a enregistré près de 700 millions de dollars de pertes l’an dernier, tandis que Thales Alenia Space a dû procéder à des suppressions de postes massives.

IRIS² : le projet phare de l’Union européenne

Pour répondre à ce défi, l’UE a lancé IRIS² (Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite), son programme spatial le plus ambitieux depuis Galileo et Copernicus. Cette constellation comprendra 290 satellites répartis en orbites basse (LEO) et moyenne (MEO).

Le programme dispose d’un budget total de 10,6 milliards d’euros, dont 6,5 milliards issus de financements publics. Les premiers services gouvernementaux sont attendus pour 2030. Le consortium SpaceRISE, regroupant Eutelsat, Hispasat et SES, est chargé de sa mise en œuvre, avec des partenaires industriels de premier plan : Thales Alenia Space, OHB, Airbus Defence and Space, Telespazio, Deutsche Telekom et Orange.

IRIS² ne se limitera pas aux usages gouvernementaux. Si le système fournira des services sécurisés pour la surveillance, la gestion de crise et la défense, il proposera également une connectivité haut débit pour les particuliers et les entreprises. Grâce à des orbites nord-sud, il ambitionne d’éliminer les zones blanches aussi bien en Europe qu’en Afrique. Pour en savoir plus, consultez les pages dédiées de l’EUSPA et de l’Agence spatiale européenne (ESA).

Eutelsat OneWeb : le concurrent européen le plus direct

Si IRIS² représente la vision à long terme, Eutelsat est aujourd’hui l’acteur européen qui se rapproche le plus d’un vrai concurrent à Starlink. Depuis sa fusion avec le britannique OneWeb en 2023, l’opérateur français exploite environ 650 satellites LEO, complétés par des satellites géostationnaires positionnés sur 34 orbites.

En 2025, Eutelsat a bénéficié d’un investissement de 1,35 milliard d’euros, piloté par l’État français qui détient désormais environ 30 % du capital. Le Royaume-Uni a également participé à hauteur de 163 millions d’euros. Dans ce cadre, Airbus a reçu une commande de 100 nouveaux satellites LEO, avec des projets d’extension à 340 satellites supplémentaires pour un coût estimé à 2 milliards d’euros. Découvrez les détails de la constellation LEO OneWeb sur le site d’Eutelsat.

Il convient toutefois de nuancer l’enthousiasme : avec 650 satellites, Eutelsat représente moins d’un dixième de la flotte de Starlink. Par ailleurs, une partie significative des satellites OneWeb approche de la fin de leur durée de vie opérationnelle.

SES : la puissance luxembourgeoise du MEO

SES, basé au Luxembourg, est le deuxième opérateur satellitaire mondial par chiffre d’affaires. Son parc de plus de 70 satellites couvre des orbites GEO et MEO, avec notamment le système O3b mPOWER, capable de délivrer une connectivité à très faible latence, comparable à la fibre optique.

SES joue un rôle central dans l’écosystème spatial européen : il pilote le consortium SpaceRISE pour IRIS² et développera 18 nouveaux satellites MEO offrant une couverture mondiale de pôle à pôle. En 2024, le groupe a également finalisé l’acquisition d’Intelsat, consolidant ainsi sa position d’opérateur multi-orbites de référence.

Project Bromo : vers une industrie spatiale européenne unifiée

En octobre 2025, Airbus, Thales et Leonardo ont annoncé la création d’une coentreprise regroupant leurs activités satellitaires respectives. Baptisé Project Bromo — du nom d’un volcan indonésien —, ce rapprochement vise à mettre fin à la fragmentation de l’industrie spatiale européenne.

  • Répartition du capital : Airbus 35 %, Leonardo 32,5 %, Thales 32,5 %
  • Effectifs : Environ 25 000 salariés
  • Chiffre d’affaires annuel : Environ 6,5 milliards d’euros
  • Valorisation estimée : 11,6 milliards d’euros
  • Lancement prévu : 2027 (sous réserve d’approbation de la Commission européenne)

La nouvelle entité se concentrera sur les satellites de communication, de navigation (Galileo) et d’observation de la Terre (Copernicus), à l’exclusion des lanceurs. Il s’agit d’un pari industriel majeur pour renforcer la compétitivité européenne face aux géants américains et asiatiques.

SkyDSL : une solution disponible dès aujourd’hui

Pour les particuliers et les professionnels qui souhaitent basculer dès maintenant vers un fournisseur européen, SkyDSL représente une option concrète et accessible. Cette entreprise allemande, active depuis 1999, propose de l’internet par satellite via des satellites géostationnaires Eutelsat dans plus de 20 pays européens.

Ses caractéristiques principales :

  • Débits allant jusqu’à 75 Mbps en téléchargement et 6 Mbps en upload
  • Aucune ligne téléphonique ni raccordement câblé requis
  • Disponible partout en Europe, y compris dans les zones les plus isolées
  • Plus de 100 000 clients actifs
  • Abonnements à partir de 27,90 € par mois
  • Technologie ACM pour une connexion stable quelle que soit la météo

La principale limitation de SkyDSL tient à la latence inhérente aux satellites géostationnaires, situés à environ 36 000 km d’altitude. Ce délai de transmission — nettement plus élevé que celui de Starlink dont les satellites orbitent à environ 550 km — rend le service moins adapté aux usages en temps réel comme la visioconférence intensive ou les jeux en ligne. Pour comprendre le fonctionnement technique du service, consultez la page dédiée sur le site de SkyDSL.

Les autres acteurs européens à connaître

Hispasat

L’opérateur espagnol Hispasat est membre du consortium SpaceRISE et fournit déjà des communications gouvernementales dans des régions stratégiques. Spécialisé dans les systèmes de communication sécurisée pour les institutions publiques et les armées, il propose également des services managés via sa plateforme Hispasat Wave, destinée aux fournisseurs d’accès, aux opérateurs télécoms et aux administrations.

OHB SE

Le groupe allemand OHB SE a choisi de rester en dehors du Project Bromo et de préserver son indépendance. Il dirige notamment le consortium chargé du système de défense antimissile Odin’s Eye et se positionne à la fois comme concurrent et partenaire potentiel des grands acteurs européens. OHB est par ailleurs responsable de la construction de 34 satellites Galileo.

EchoStar Mobile

EchoStar Mobile se concentre sur des segments de niche en Europe, notamment la connectivité mobile et les applications IoT. Son approche hybride, combinant satellite et réseaux terrestres, lui permet de répondre à des besoins spécifiques que les grands opérateurs généralistes ne couvrent pas toujours.

Les technologies de demain qui façonneront le spatial européen

HydRON : internet par laser depuis l’espace

Le programme HydRON (High-throughput Digital and Optical Network), développé par l’ESA en collaboration avec Thales, expérimente des liaisons laser entre satellites et avec des stations au sol. Cette technologie pourrait permettre d’atteindre des débits théoriques d’un térabit par seconde, ouvrant la voie à une nouvelle génération de réseaux spatiaux ultra-rapides.

Communication quantique et sécurité absolue

Le programme EAGLE-1, soutenu par l’ESA et sept États membres, vise à démontrer la distribution de clés quantiques (QKD) par satellite. Cette approche rendrait les communications théoriquement inviolables, posant les fondations d’un futur réseau quantique européen entièrement souverain.

Intégration 5G et connectivité hybride

IRIS² et les prochains satellites Eutelsat sont conçus dès l’origine pour s’intégrer aux standards 5G. Cela permettra de créer des architectures hybrides dans lesquelles le satellite prend automatiquement le relais lorsque la couverture terrestre fait défaut — une évolution majeure pour les zones rurales et les situations d’urgence.

Coopération nationale et New Space

La Pologne a d’ores et déjà réservé des fonds pour le développement de six satellites de communication sécurisée venant compléter IRIS². Ce modèle d’investissement national au sein d’un cadre européen commun pourrait être répliqué par d’autres États membres désireux de renforcer leur autonomie numérique. Par ailleurs, le consortium SpaceRISE s’est fixé pour objectif d’associer les PME et les startups du secteur « New Space » au développement de composants clés : antennes, stations au sol, plateformes logicielles.

Comparatif des alternatives européennes à Starlink

Opérateur Type de solution Disponibilité Site web
IRIS² (UE) Constellation LEO/MEO 2030 iris2-secure-connectivity
Eutelsat OneWeb GEO + constellation LEO Disponible eutelsat.com
SES GEO + constellation MEO Disponible ses.com
SkyDSL Internet satellite GEO Disponible skydsl.eu
Hispasat Communication GEO Disponible hispasat.com
OHB SE Constructeur de satellites Disponible ohb.de
Project Bromo Joint-venture industrielle 2027 À confirmer
SpaceRISE Consortium Disponible spacerise.eu

Conclusion : l’Europe peut-elle rattraper son retard ?

Le panorama qui se dessine est encourageant, mais les défis restent immenses. Entre IRIS², Eutelsat OneWeb, Project Bromo et des opérateurs comme SkyDSL ou SES, l’Europe dispose bien d’un écosystème satellitaire en cours de structuration. Cependant, la comparaison avec Starlink — plus de 8 000 satellites en orbite — reste défavorable au regard des quelques centaines que les acteurs européens exploitent aujourd’hui.

La vraie question n’est pas de savoir si l’Europe est capable de construire une alternative, mais si elle le fera assez vite. Avec IRIS² opérationnel au mieux en 2030 et Project Bromo attendu pour 2027, Starlink dispose encore d’une fenêtre confortable pour consolider son avance. Ce que l’Europe peut néanmoins offrir, c’est ce qu’aucun acteur américain ne peut garantir : une souveraineté réelle, une transparence réglementaire et une conformité aux valeurs et aux législations européennes.

Pour ceux qui doivent faire un choix aujourd’hui, SkyDSL et Eutelsat représentent les alternatives les plus accessibles et les plus ancrées dans l’écosystème européen. À plus long terme, le paysage satellitaire du continent promet d’être bien plus riche et compétitif qu’il ne l’est aujourd’hui.

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